La source d’eau boueuse n’est qu’à quelques minutes de marche, mais Antoinette n’ose s’y rendre, de peur d’être violée ou tuée. En RDC, Ebola progresse dans les régions les plus instables du pays où l’insécurité complique la réponse sanitaire.
Plus de 70.000 déplacés vivent en état de siège dans le camp de déplacés de Plaine Savo, échoué dans les collines couvertes de savane de la province de l’Ituri (nord-est), épicentre de la 17e épidémie de maladie Ebola et l’une des régions les plus troublées de la République démocratique du Congo (RDC).
Rebelles liés à l’Etat islamique et milices communautaires commettent des massacres à répétition en Ituri.
Assise devant sa tente, Antoinette tresse les cheveux de l’une de ses huit filles. Elle a déjà passé sept mois dans ce qu’elle qualifie de “prison à ciel ouvert”, une marée de tentes misérables.
Impossible aussi d’aller chercher du bois de chauffage, “sinon vous êtes tués ou violés” par des miliciens ou militaires congolais, assure-t-elle, comme nombre de déplacés de Savo rencontrés par l’AFP.
Chaque semaine, l’ONG Médecins sans frontières réalise 60 consultations pour violences sexuelles dans le seul site de Plaine Savo.
L’est de la RDC est en proie à des conflits depuis plus de trente ans. Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, proches de l’Ituri, l’armée congolaise affronte le groupe armé antigouvernemental M23, qui s’est emparé de vastes pans de territoires.
Au Sud-Kivu, les combats se sont intensifiés depuis la déclaration officielle de l’épidémie. Au cours du mois écoulé, les hôpitaux soutenus par le CICR dans la région ont “enregistré un total de 303 blessés, soit une hausse d’environ 30% des admissions”, par rapport au mois précédent, selon la Croix rouge internationale (CICR) dans un communiqué mardi.
– “Rebelles” –
A Plaine Savo dans l’Ituri, les déplacés sont en très grande majorité des Hema, une communauté prise depuis plusieurs années dans un sanglant conflit communautaire, qui l’oppose à la communauté Lendu.
La milice Codeco (Coopérative pour le développement du Congo) prétend défendre les intérêts des Lendu. Face à elle, la Convention pour la révolution populaire (CRP), groupe armé formé par le chef de guerre Thomas Lubanga, a supplanté depuis 2025 la milice Zaïre, affiliée à la communauté Hema.
Les violences depuis 2017 ont fait des milliers de morts, et ont été émaillées de massacres, malgré le déploiement des Casques bleus et de l’armée ougandaise dans la province. Depuis 2025, l’émergence de la CRP souvent assimilée au M23 par les autorités congolaise a replongé la région dans un cycle de violences.
Les forces armées congolaises (FARDC) réputées pour leur indiscipline, mènent depuis lors des opérations contre la CRP, parfois avec l’appui de la Codeco et souvent au détriment des civils Hema.
Les militaires “considèrent toute la population comme rebelle, c’est ça le vrai problème”, estime l’abbé Dieudonné Dz’rodjo, curé de la paroisse de Bule, dont sont originaires une grande partie des déplacés de Plaine Savo.
“Il n’y a pas de confiance entre la population et l’armée”, poursuit-il, face à une rangée de trois croix plantées pour commémorer trois massacres commis dans la zone.
Les rues de Bule, village ravagé par des combats en février, sont désertes. Les façades criblées de balles ou d’éclats d’obus. Seuls des militaires congolais y sont encore visibles. A Plaine Savo, les déplacés sont nombreux à blâmer ces soldats, censés ramener la paix dans la région, pour les exactions commises aux abords du camp.
– “Comme un virus” –
L’Etat congolais est largement absent des zones rurales de l’Ituri. La riposte sanitaire s’y heurte à une profonde défiance populaire, selon l’OMS et les humanitaires sur place.
Et les maigres moyens des personnels de santé y sont déjà accaparés par le conflit.
“On n’a pas d’ambulance, on n’a pas le moyen de transport, même pas un vélo pour la structure”, déplore Aimé Lojunga, médecin dont le centre de santé à Bule, a été déplacé avec la population à Plaine Savo.
A Fataki, siège de la zone de santé qui englobe Bule et Plaine Savo, l’hôpital a reçu “119 blessés par balles ou par machettes” depuis février, selon Dieudonné Mbusa, médecin à l’hôpital de Fataki.
Les Lendu sont majoritaires dans la ville, largement désertée par la population Hema.
Justin Goudza est le chef des Lendu dans la zone. Coiffé d’un chapeau de cowboy bleu blanc rouge, il réfute les accusations visant les miliciens Codeco et les FARDC.
L’armée conglaise “est une force loyaliste, comment est-ce qu’une force loyaliste peut agir contre les civils ?” demande-t-il.
Il affirme que les miliciens de la CRP se “faufilent” dans les camps de déplacés “comme un virus”.
Près d’un million de déplacés s’entassent dans les camps surpeuplés de l’Ituri, faisant craindre une catastrophe humanitaire si Ebola s’y propage.
Deux cas suspects en provenance de zones contaminées sont arrivés dimanche à l’hôpital de Fataki, dont l’un est décédé.