Le documentaire Nabt Al-Ard (germes de la terre) de Mohamed Hamed Salama a été récemment projeté à l’ouverture de la première édition du Festival international des films étudiants (BRICS), organisé au Caire par l’Académie des arts. Le film, tourné en quelques jours avec un budget de 3 000 L.E., traite de la relation entre l’Homme, la terre et le Nil. Il a participé à de nombreux festivals internationaux et a récolté plusieurs distinctions, dont le prix spécial du jury au Festival du film africain de Louxor et le prix du meilleur documentaire au Festival international DopAo.
Cette circulation confirme la capacité du film à dépasser son ancrage local pour toucher des problématiques universelles, à savoir disparition des savoir-faire et mémoire des territoires. Le documentaire suit le parcours d’un potier originaire d’Assiout (sud de l’Egypte), qui lutte contre la pauvreté et les difficultés économiques, dans un contexte marqué par le déclin progressif de l’artisanat traditionnel de la poterie. Le réalisateur adopte une approche humaniste centrée sur la résistance silencieuse d’un artisan confronté à la transformation de son environnement social et économique. « Je cherchais à documenter quelque chose en voie de disparition, pas seulement un métier, mais une mémoire entière liée à la terre et à l’homme », dit-il.
Le Nil comme axe visuel et narratif
Dès les premières images, le film utilise la caméra drone pour documenter l’espace. Le Nil apparaît comme un axe central du dispositif visuel, traversant le paysage et structurant la narration. Le métrage s’ouvre et se clôt sur des plans aériens du fleuve, entouré de la ville d’Assiout, créant une structure circulaire où le territoire devient un personnage à part entière. « Je n’ai pas utilisé le drone pour créer l’effet visuel, mais pour donner le sentiment de l’étendue du lieu. le Nil devait contenir toute l’histoire », souligne le réalisateur. Au-delà du portrait du potier, le film interroge la relation entre l’homme et son métier dans un monde en mutation. Le principal protagoniste incarne une résistance silencieuse face à la disparition progressive des savoir-faire traditionnels. « Ce qui m’intéressait, ce n’était pas seulement la poterie, mais la persistance de l’homme face au changement », poursuit Mohamed Hamed Salama.
Mohamed Salama derrière sa caméra.
Dans le film, le territoire joue un rôle central. La caméra explore les champs, la rivière, la ville et les ateliers, menant un dialogue constant entre l’homme et son environnement. Le choix esthétique repose sur une attention particulière à l’espace, où chaque plan cherche à relier la figure humaine à son contexte géographique. Mohamed Salama occupe une place encore discrète, mais déjà singulière, sur la scène artistique. Né dans le village de Arab Al-Awamer, à Abnoub, en Haute-Egypte, il appartient à cette génération de cinéastes pour qui l’image ne relève pas d’abord de la représentation, mais de la sauvegarde. Son travail mêle héritage culturel rural et maîtrise du langage cinématographique contemporain. « Je viens d’un environnement rural. Le Nil, la terre et les paysages du sud ont façonné ma manière de voir avant même que je ne pense en images », résume le réalisateur. Avant le cinéma, il y a le dessin, non pas en tant que discipline académique, mais comme manière de représenter le monde. Dans son village, les paysages agricoles, la lumière sur les champs et les rituels quotidiens constituent sa première école. Ceci dit, très tôt, il développe une fascination pour la composition et la lumière. « Je ne cherchais pas encore à faire des images, mais à comprendre ce que je voyais »,dit-il, ajoutant : « Plus tard, on m’a fait comprendre que le dessin, la photographie et le cinéma desservent la même fin, avec des outils différents ».
Documenter notre mode de vie
La photographie devient alors son premier langage structuré. Il photographie les marchés, les visages et les scènes rurales avec une attention quasi ethnographique, déjà traversée par une idée centrale : documenter le réel avant qu’il ne se transforme.
D’abord, son travail est repéré dans le cadre des concours de l’Association des amis d’Ahmed Bahaa El-Din. Puis les distinctions s’enchaînent. « Chaque prix ne validait pas seulement une image, mais affirmait que j’étais sur le bon chemin », dit-il. Puis, la rencontre avec le chef opérateur de renom Saïd Al-Chimi a été un point déterminant. « J’ai eu le sentiment que les textes figurant dans les livres d’Al-Chimi décrivaient exactement ce que je faisais intuitivement avec la lumière et le cadre », souligne-t-il. Le cinéma apparaît alors non comme une rupture, mais comme une continuité logique de son rapport à l’image. Au Caire, il fréquente les ciné-clubs, le Centre national du cinéma et divers espaces de projection. Il y découvre des oeuvres primées à Cannes, Berlin ou Venise, suivies de discussions analytiques.
Son entrée à l’Ecole arabe de cinéma et de télévision, fondée par professeure Mona Al-Sabane, marque une étape décisive dans sa carrière. « J’avais le regard, mais il me manquait la grammaire du cinéma », avoue-t-il. Et aujourd’hui, le voilà à l’affiche lors de l’inauguration du festival BRICS pour les films étudiants qui a été créé par Al-Sabane.
Le film du jeune réalisateur marque son attachement à la terre du Nil et une esthétique visuelle qui lui est propre. « Je pense chaque plan comme un tableau : la lumière, les lignes et les volumes y ont la même importance », conclut-il, en énumérant les festivals auxquels il a participé. Il sera prochainement à la quatrième édition du Kpalimé International Festival of Film and Music (KIFFMU), qui se tient du 10 au 13 juillet au Togo.