Al–Ahram Hebdo : Quel est votre plan d’action pour moderniser l’OIF, si vous en devenez le secrétaire général, et la rendre plus visible, notamment auprès des jeunes francophones ?
Dacian Ciolos : Je tiens d’abord à souligner que des progrès importants ont déjà été réalisés au sein de l’OIF. Mon objectif n’est donc pas de repartir de zéro, mais de bâtir sur ces acquis pour faire entrer l’Organisation dans une nouvelle étape de son développement.
Mon programme repose sur deux priorités complémentaires concernant l’OIF. La première est un nouveau style de gouvernance : davantage de dialogue, de coordination et de redevabilité. Je souhaite associer plus étroitement les Etats et gouvernements membres, les opérateurs, les institutions, les collectivités locales, les acteurs économiques et la société civile. L’OIF doit travailler davantage en écosystème, réduire les silos et orienter son action vers des résultats concrets pour les citoyens.
La seconde priorité est la consolidation des moyens financiers de la Francophonie. Dans un contexte où la concurrence pour les financements internationaux est de plus en plus forte, l’OIF doit renforcer sa crédibilité, diversifier ses partenariats et mobiliser davantage de ressources auprès des institutions financières internationales, des banques de développement et du secteur privé. Plus de moyens, c’est aussi plus d’impact pour les jeunes, les femmes et les projets de développement.
Photo : Ahmad Réfaat
Quant à la visibilité auprès des jeunes, je crois qu’elle viendra d’abord par l’utilité. Les jeunes s’intéresseront davantage à la Francophonie si elle leur offre des opportunités concrètes : une meilleure transition entre la formation et l’emploi, davantage de mobilité, plus d’innovation, d’entrepreneuriat et de coopération économique. Mon ambition est de faire du français une langue d’opportunités et de faire de la Francophonie un espace qui aide les jeunes à construire leur avenir.
Je souhaite également une Francophonie économique plus dynamique, capable de relier les talents, les investissements et les projets, de renforcer les échanges entre ses membres et de soutenir davantage d’initiatives dans les secteurs qui façonnent déjà notre avenir : le numérique, l’Intelligence Artificielle (IA), l’agriculture durable, la sécurité alimentaire, les énergies renouvelables ou encore l’innovation. Je souhaite aussi davantage d’opportunités pour les femmes, grâce à un meilleur accès à l’éducation, à la recherche, à l’entrepreneuriat et aux responsabilités publiques.
— Quelle stratégie proposez-vous pour relancer l’enseignement et l’usage du français ?
— Si nous voulons relancer son enseignement et son usage, nous devons repenser l’offre du français au sein même de la communauté francophone. Le français doit être perçu comme une langue qui ouvre des portes, crée des opportunités et aide à construire un avenir. Les jeunes ont des aspirations légitimes. Ils veulent étudier, trouver un emploi, entreprendre, innover, voyager, participer à la vie de leur société, avoir une vie meilleure. La Francophonie doit répondre à ces aspirations. C’est pourquoi je souhaite renforcer l’enseignement professionnel, scientifique et technique en français, développer des compétences adaptées aux réalités du marché du travail et mieux relier l’éducation, la formation, l’emploi et l’entrepreneuriat. Je veux aussi qu’à travers la formation et l’employabilité, le français crée davantage d’opportunités dans les secteurs stratégiques, tels que le numérique, l’IA, l’innovation, la cybersécurité, l’agriculture durable ou les énergies renouvelables.
Bien sûr le français restera une langue de culture, de création et de dialogue, et en soutenant ces activités, nous exprimons pleinement nos identités culturelles. Donc, si le français choisit les jeunes, les jeunes choisiront le français.
— Comment voyez-vous le rôle de la Francophonie dans un monde où l’anglais domine ?
— Je ne pense pas que l’avenir du français se construise à l’encontre de l’anglais ou d’une autre langue. Dans le monde d’aujourd’hui, le multilinguisme est une richesse, et la Francophonie respecte la diversité culturelle. C’est sa caractéristique. En revanche, je regarde le rôle de la Francophonie par rapport à elle-même et à son potentiel. L’avenir de la Francophonie, c’est de faire du français une langue d’opportunités pour toutes et tous : jeunes, entrepreneurs, chercheurs, artistes, agriculteurs, etc. Une langue qui permet d’accéder à l’éducation, à l’emploi, à l’innovation, à l’entrepreneuriat et à un vaste réseau international présent sur tous les continents.
Le potentiel de la Francophonie est considérable, mais encore insuffisamment exploité. Notre responsabilité est de transformer ce potentiel en résultats concrets pour les citoyens.
— L’Egypte est membre de l’OIF. Comment voyez-vous son potentiel pour renforcer la Francophonie dans le monde arabe et en Afrique ?
— Avant de parler du potentiel de votre pays extraordinaire, permettez-moi de souligner le rôle essentiel que l’Egypte joue déjà au sein de la Francophonie. L’histoire de la Francophonie est profondément liée à la contribution de l’Egypte. Je pense notamment à Boutros Boutros-Ghali, premier secrétaire général de la Francophonie, dont la vision a durablement marqué notre communauté : une Francophonie engagée pour la paix, le dialogue et la coopération. Je suis inspiré par son attachement à la langue française comme porteuse d’opportunités globales, catalyseur d’énergies en Afrique et ailleurs. Je suis également inspiré par la manière dont, quand il était ministre d’Etat aux Affaires étrangères de l’Egypte, avec Abdou Diouf, président du Sénégal lors du Sommet de la Francophonie en 1989, et avec d’autres leaders politiques visionnaires, il a mis en place la vision qu’il avait partagée avec Léopold Sédar Senghor dès le début des années 1980 : l’Université Senghor, projet francophone unique qui relie l’Egypte, la France et d’autres pays bailleurs à l’Afrique, tout en mettant en relation les jeunes, le savoir et le futur développement de ce continent.
Quant au potentiel de l’Egypte, il est considérable. Par sa position, son influence régionale, sa relation avec l’Afrique et le monde arabe, son attachement au multilatéralisme et son investissement dans l’éducation et la formation, l’Egypte peut jouer un rôle majeur pour renforcer la Francophonie dans cette région du monde. Au cours de mes échanges au Caire, à Alexandrie et à Borg Al-Arab, j’ai constaté combien les ambitions et les projets portés par l’Egypte rejoignent les priorités que je défends : créer davantage d’opportunités pour les jeunes, renforcer les liens entre éducation, innovation et développement économique, et construire des partenariats concrets au service des citoyens.
La contribution récente de la Roumanie au nouveau campus de l’Université Senghor, grâce au soutien de l’entreprise Bitdefender, est un exemple de ce que nous pouvons accomplir ensemble. Je suis convaincu que l’Egypte et la Roumanie, chacune dans sa région, peuvent développer de nouvelles initiatives communes pour faire avancer une Francophonie plus dynamique, plus pragmatique et davantage tournée vers les opportunités.
C’est ainsi que je vois l’avenir : une Francophonie avec l’Afrique au coeur, fondée sur le respect, le partenariat entre égaux et la volonté de construire ensemble.
— Justement, comment évaluez-vous la place réelle de l’Afrique dans les décisions et la stratégie de l’OIF ?
— L’Afrique occupe déjà une place centrale dans la Francophonie. Par sa démographie, sa jeunesse, son dynamisme, sa diversité et son potentiel de croissance, elle représente aujourd’hui le principal espace d’avenir de notre communauté. La véritable question est plutôt : comment faire en sorte que cette place centrale se traduise davantage par des opportunités concrètes, des projets, des investissements, de la formation, de l’innovation et de l’influence ?
Mon expérience en Afrique m’a également convaincu d’une chose : les solutions les plus durables se construisent dans le dialogue et le partenariat entre égaux. Je crois à une Francophonie qui construit avec l’Afrique. Si je suis élu, je veillerai à ce que les priorités des Etats africains soient pleinement prises en compte, mais aussi à ce que l’ensemble de la communauté francophone travaille davantage ensemble pour transformer notre potentiel commun en résultats concrets pour les citoyens. Pour moi, l’Afrique n’est pas seulement au coeur de la Francophonie. Elle est aussi au coeur de son avenir.